Homélie pour le Jubilé de 50 ans de vie religieuse de Paul Favraux sj

Même si la première lecture de la liturgie est très belle, vous me permettrez de commenter d’abord la deuxième : « En toute occasion, en toute circonstance, rendez grâces à Dieu ».
Quand tout va bien – un jour comme celui-ci – il ne m’est pas difficile de rendre grâces… mais quand tout va mal ? Et pourtant, durant ma dernière retraite, il nous a été recommandé de lire un vieux classique du Renouveau charismatique : « Puissance de la louange », de Merlin Carothers, un pasteur protestant américain. « En toute circonstance, rendez grâces à Dieu ». Le livre est trufé d’anecdotes, de récits de rencontres, plus étonnantes les unes que les autres. L’auteur est un ancien aumônier militaire américain, durant la guerre du Vietnam. Ce n’était pas un enfant de chœur ! Le livre commence par le récit de sa détention dans une prison militaire, suite à une incartade lourde de conséquences ; puis par sa réintégration dans l’armée, suivie de sa conversion et de son appel au ministère de Pasteur dans son Eglise. Je me bornerai à une de ces anecdotes.

 

Au Vietnam, un jeune soldat vient lui annoncer que sa femme vient de lui communiquer sa décision de divorcer. Effondrement ! Le pasteur l’invite alors, sans préambule, « à rendre grâces à Dieu pour sa femme qui veut divorcer ». Protestation du soldat : « Mais c’est impossible, c’est inhumain ! ». Et le Pasteur, Bible en mains, de lui citer maint passage de l’Ecriture – dont celui que nous venons d’entendre-, où St Paul invite « à rendre grâces en toute circonstance ». Finalement, le jeune soldat tombe à genoux – et sans conviction sans doute- accepte de prier: « Seigneur, je te remercie pour ma vie, telle qu’elle est. Tu as permis chaque problème afin de m’amener au point où j’en suis maintenant. Tu n’aurais jamais voulu ces choses si tu n’avais su que c’était, en fait, le meilleur pour moi. Oh Seigneur, tu m’aimes vraiment ! Je SAIS que tu m’aimes… » Quinze jours plus tard, le jeune soldat revient trouver le Pasteur. « Padre, je n’y comprends rien, c’est un vrai miracle, ma femme vient de m’écrire : « Tu sais, chéri, j’ai réfléchi…je crois qu’un chemin est encore possible pour nous » .
« Rendre grâces en toute circonstance, même en cas de coup dur ». Mais c’est un peu fort de café ; mais c’est du masochisme ! – Non pas (et plus souvent, en fait, nous nous torturons davantage à ressasser nos regrets !); et le Pasteur de commenter : « Lorsque nous acceptons franchement les circonstances telles qu’elle sont, et que nous remercions Dieu dans la certitude qu’il les a lui-même permises, alors intervient une force divine surnaturelle qui transforme les événements bien au-delà de leur développement logique et naturel. ». Cette histoire connaît un dénouement heureux ! Serait-ce un « truc », ou une manière de faire pression ou d’exercer un chantage sur Dieu ? -Non pas, mais la conviction de FOI, que le Seigneur Jésus connaît et épouse toutes les circonstances de notre vie, et que l’épreuve présente est sans doute le moment où il choisit de nous faire une grâce – inattendue.
Je vous avouerai que, depuis cette retraite, j’ai pris l’habitude de rendre grâces, en toute circonstance, même et surtout « lorsque les choses vont mal »: quand un frère en communauté m’énerve (pardon, ce sont toujours les plus proches qui nous énervent … et réciproquement sans doute!), ou qu’un ennui ou un stress intervient… et je vous avouerai toujours que, depuis lors, je ne sais comment, mais force m’est de constater… que des choses s’arrangent ou de nœuds qui se dénouent ! « Rendre grâces en toute circonstance » ! Je ne sais pas si mes frères ont constaté un changement… ( ?) mais je poursuis… et j’espère qu’ils pourront s’en rendre compte !
C’est ici que je passe au commentaire de l’évangile. Des envoyés viennent trouver Jean le Baptiste pour l’interroger : « qui es-tu et que dis-tu de toi-même » ? Il répondit : « Je suis la voix qui crie dans le désert… mais il vient après moi celui qui est plus puissant que moi… Il y a parmi vous quelqu’un que vous ne connaissez pas… » Cette parole vaut encore pour nous aujourd’hui : « Il y a au milieu de nous, en nous peut-être, à la porte de notre cœur, quelqu’un que nous ne connaissons pas » … et qui vient nous sauver !
Récemment j’avais à célébrer le baptême d’une petite fille. Loes de la préparation, la maman m’avait confié : le nouveau-né avait une infection à l’œil, que rien ne pouvait juguler. Une amie lui dit : «J’ai ici de l’eau de Lourdes, si on essayait ? » Et voilà que l’infection disparaît ! Hasard heureux, miracle ou que sais-je ? Et la jeune maman d’ajouter : « Quand il n’y a plus que ça à faire… ! » Je n’ai pas manqué de le lui rappeler durant la célébration du baptême : « Prier, quand il n’y a plus que ça à faire ! » – D’accord, mais ce serait encore mieux de nous habituer à prier, même quand tout va bien !
Rendre grâces en toute circonstance, surtout quand ça va mal ! Fallait-il que j’arrive à cet âge déjà avancé, pour que je commence à pratiquer ce conseil ? -Peut-être …il n’y a pas d’heure pour la grâce !
Il se fait qu’aujourd’hui, ce 11 décembre, ce serait l’anniversaire de notre maman : elle nous a quittés à 91 ans, il y a environ 8 ans. Aujourd’hui, je rends grâces au Seigneur pour toutes ces années passées dans la Compagnie de Jésus, et je suis sûr qu’elle se réjouit au ciel, avec Papa (décédé lorsque j’avais un an), avec notre sœur Marie-Madeleine, décédée voici quelques années, et le petit Jean, le premier enfant, mort le jour de sa naissance. Et je voudrais lui dire merci, ainsi qu’à Papa, de m’avoir donné la vie et communiqué la foi – leur foi !
Revenant sur les années passées dans la Compagnie de Jésus, je ne puis que rendre grâces : tout d’abord pour les nombreuses rencontres et amitiés que le Seigneur m’a données, que je n’aurais jamais imaginées – mais qui d’entre nous peut imaginer l’avenir? – et dont vous êtes les témoins et la preuve vivante : ma famille, mes « secondes familles », celle que j’ai accompagnée en Israël… et bien des amis de longue date. Merci, Seigneur ! En même temps, je revois toutes mes fragilités, mes défauts, mes retards, mes fautes même… mais je crois que de tout cela le Seigneur a tiré un bien – et du mal lui-même!
Longtemps, dans le passé, j’avais laissé résonner en moi cette phrase trouvée quelque part : « Au lieu de chercher à combler ton vide, à distraire ta peine… sois pauvre ce qui te manque en ce moment. » – D’accord, mais c’est un peu trop tristounet à mon goût! Aujourd’hui, je préfère ce mot de St Paul, dans une autre épître : « Mais s’il faut me glorifier… c’est de mes faiblesses que je me glorifierai, afin que repose sur moi la puissance du Christ ». Telle est aujourd’hui ma prière.
Et c’est à la même action de grâces que je vous invite en ce jour… !

Paul Favraux sj.